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Paul Farellier - L’Ombre de l’Absolu - dossier présenté par Gilles Lades

 

Paul Farellier ne s’est engagé dans l’aventure de la publication qu’aux abords de la cinquantaine. Mais, depuis longtemps, sa vie en Poésie coexistait avec une carrière de juriste. Son premier recueil « L’Intempérie douce » rassemble des textes issus des années 70. Témoignage initial d’une démarche où s’édifient l’homme et le poète.

L’œuvre poétique de Paul Farellier, neuf recueils à ce jour (le dernier, « Une odeur d’avant la neige », est encore inédit [1]) présente la forte cohérence d’un itinéraire voué au déchiffrement, à l’élucidation. Pas de franche rupture ni de pistes abandonnées. Mais l’avancée, dans la lucidité et l’étonnement, l’effort et la révélation.

Les titres des recueils ne sont pas sans enseignements. Les trois premiers conservent une valeur allusive, font référence à un moment, une part concrète, qui a orienté l’existence. Les suivants, plus inclinés à l’abstrait, dessinent les pôles d’une expérience : la lumière et la nuit, le mouvement jusqu’à la liberté et à la gratuité du souffle spirituel, la finitude, la voix. Les titres des sous-parties confirment et infléchissent cette direction. Je citerai, pour l’antithèse nuit-lumière : « En ténèbre épousée », « Où la lumière s’abrège », « Vers le val noir », « Un retrait de soleil », « Dans la nuit passante » , « Ce lieu clair de la nuit », « Ce pays mangé d’ombre », « D’un soleil éloigné », « Cercle des lumières sauves », « Eau claire du vertige », « Intérieur de l’ombre », « Couleurs sous la nuit », « Jours à l’aveugle » soit près de la moitié des titres.

La notion du temps est également centrale, de la nostalgie aux confins de l’éternité : « En ce qui reste d’été », « Où la lumière s’abrège », « Heures », « Dans la nuit passante », « En l’île va notre hiver », « En même terre que mémoire », « Jours à l’aveugle », « Sans lieu ni date ».

Le vent fait signe, vie et liberté : « Feintes d’herbe avec le vent », « À l’obscur et au vent », « Au dispersé du vent ». Le silence se nomme dans les derniers recueils : « Dans l’âtre de silence », « Parole en silence ». Autre face du silence : le monde de l’esprit : « L’invisible grandit », « Prière pour le fin mot », « Signe en paradis ».

Mais l’identité, le corps, les repères du monde, marquent aussi ce parcours où le travail sur soi se donne au langage et dessine, dans une exemplarité sans ostentation, le carnet de bord d’une aventure intérieure.

Afin d’aller plus loin vers la singularité de cette œuvre, j’en étudierai plus particulièrement trois aspects : une célébration qui s’infléchit vers la saisie du silence, un imaginaire et un travail de l’image au service de la pensée, une œuvre orientée par l’absolu.

De la célébration à la saisie du silence

Chez Paul Farellier, la célébration ne va jamais de pair avec l’emphase. Elle évoque l’image d’un feu qui, par son intensité, permet d’accéder à une plus haute existence : « rien que l’air dans l’air qui brûle ». (Une main si simple).

Car le feu est doué d’une bonté féconde : « Je me froisse d’étincelles/ dans le brasier paisible » (L’île-cicatrice).

Il dégage des horizons de sérénité contemplative : « L’odeur de paille descend son fleuve au soleil » (L’île-cicatrice), quand il ne dévoile pas le sens secret et presque occulte du monde : « L’illuminateur/ fait fondre la flamme dans la pierre » (À l’obscur et au vent).

Ce feu figure une âme désormais capable de vibrer aux plus secrètes, aux plus intimes exaltations ; l’enfance, au premier chef, a la capacité de mobiliser l’âme et de toujours ouvrir la porte sur la plénitude.

À partir de ce temps initial, chaque année revécue par le poète sera célébrée malgré le sentiment lancinant de la précarité. Il s’agira d’atteindre « le chant sans les larmes » (Dans la nuit passante), un chant qui trouve une harmonique dans une tonalité religieuse, surtout lorsque le poète est à l’orée de son œuvre : « Quelle retenue dans les premiers mots d’un prophète ! » (L’intempérie douce).

Sur ce fond de ferveur, s’élève la piété du poète pour les siens : « Effacés/ qui n’ont laissé/ qu’un long regard/ dans nos yeux » (Tes rives finir).

L’image féminine y rayonne aussi, au présent de son éclat : « la jeune fleurie et la jeune éternelle » (Parlant bas sur ciel).

La célébration est tout entière associée à la résonance intérieure. Loin de prendre à témoin les hommes, elle se lie intimement au silence, mais un silence pris comme une réalité active, où la méditation chérit le monde, où les mots, les paroles se délivrent par le seul fait qu’ils accèdent au sens.

Paul Farellier développe le sens de l’impondérable, en poète à l’âme stable et donc capable de mesurer d’infimes variations. Il s’efforce de réunir une vie d’un seul tenant, et c’est le présent qui lui donne sa tension et son orientation. Dans cette quête, la patience humble a sa part. La respiration de celui qui progresse et découvre est palpable, plus particulièrement dans les poèmes des recueils les plus récents : le propos se cisèle en reprises de souffle successives, où alternent vers pairs et impairs, dans une parfaite justesse.

Le silence, parce qu’il permet une élucidation perpétuelle, éloigne la solitude et conjure le danger de se construire comme un édifice clos : « et ne finir que geôle à soi-même » (Une odeur d’avant la neige).

L’imaginaire et l’image au service de la pensée

Paul Farellier propose presque toujours une amorce concrète au poème. Sur le fond de la page, tout référent peut faire « image », c’est-à-dire qu’il représente plus que lui-même, qu’il soit été, goéland, avenue. Bien sûr, le poète use aussi explicitement de la métaphore, mais elle ne sera jamais l’objet d’un exercice gratuit, elle ira de pair avec l’idée jusqu’au point d’orgue du poème.

En un premier sens, l’image est un tableau signifiant, un espace où le sens se forme et se donne carrière. Avec, souvent, une profondeur de temps qui crée la nostalgie, ou un effet de lointain spiritualisé : « Tu me souris de l’intérieur, (...) douce et bleuissante Samarie ». (L’intempérie douce). Mais, en un autre sens, cette image est édifiante, elle renseigne sur le degré d’accomplissement atteint.

Paul Farellier a connu la médiation d’un lieu, manifestement méditerranéen, qui lui a permis d’oublier pour un temps l’anonymat de la grande ville et d’écrire : « j’habite le cri de ma fenêtre », vers où le monosyllabe se charge de toutes les connotations lumineuses et vitales.

Il est un stade où la contemplation fait image. Comme en ce texte où le poète se fascine au « silence » et à «  l’écriture » des liserons. Ailleurs, un élément concret figure les résonances infinies d’une idée : « l’aube »... « nichée aux acrotères du trésor » (de Delphes) éveille les irisations et les résonances du possible et de l’espérance.

Paul Farellier se porte d’instinct aux images de lumière sur fond de nuit : l’allumette, le phare, la fenêtre. La dialectique de l’ombre et de la lumière n’y est pas frontale. Elle est sourde, implicite, « pays mangé d’ombre » (Tes rives finir). Le poète nous invite à le suivre dans les modulations qu’il imprime à son imaginaire, à ses accentuations variées. Ainsi, il suscite « la blancheur de nymphes infinies », élargissant, rajeunissant une image venue de la tradition mythologique. Ailleurs, une allégorie peut naître : « mettre en fuite ce prince maigre et noir » (Où la lumière s’abrège), alors que le vent s’impose comme figure de la gratuité et de l’universalité de l’esprit.

Dans certaines identifications, c’est le comparant qui focalise l’attention, faisant référence à un archétype : « L’œil reste le pasteur indécis ». L’ambivalence joue de sa mystérieuse amplification : la nuit est-elle le noir ou l’étoile ? Et l’équivalence de l’image et de l’idée peut être saisissante : « un reste de soleil/ la faible absence » (Une main si simple).

Pour faire saisir la réalité du silence, qui est un des points cardinaux de sa poésie, Paul Farellier peut concentrer l’effet métaphorique, dans une expression comme : « l’éblouissement du silence » (L’intempérie douce), ou sculpter la langue selon les étapes du travail sur l’image, et donner ainsi tout son relief à la méditation : « Le silence, / herbe rare,/ ne fait halte que d’éternel » (Parlant bas sur ciel), ou encore « Cette lampe à la fenêtre noire/ L’ultime passage/ De la lumière au silence » (L’île-cicatrice).

L’économie des moyens est constante chez Paul Farellier. L’on en trouve un très bel exemple dans ce vers : « Ici se fuit en ailleurs » (Une main si simple).

Et cette économie est au service d’un élargissement vers l’infini.

Le travail de l’absolu

Cet appel de l’infini est une des formes de l’absolu. Tout comme le sens de l’éternel, qui fait surface sur fond de conscience de la petitesse humaine : « j’encombre l’instant éternel » (L’intempérie douce), ou s’objective dans l’image « au vent fixe d’à jamais ».

Dès les premiers recueils, le néant occupe une place primordiale, par exemple lorsque le poète parle de « l’accueil de notre âme de cendre » (L’île-cicatrice), ou qu’il écoute « son horloge de poussière » (Une odeur d’avant la neige). Mais il sait approcher le rien sans s’y détruire, car son noyau de conviction et de pensée tient le cap sans céder au vertige. Il a été aidé en cela par des paysages minéraux, solaires, qui suscitent le désir de se refonder, comme être personnel et social ; mais cette conscience du néant n’est-elle pas à la mesure du sens de l’absolu partout présent ?

L’absolu n’est pas toujours une forme pure. Il se découvre à travers l’intériorité, cette présence de soi à soi qui ouvre sur un au-delà de soi : « faillir à toute présence// par plus de présence » (Dans la nuit passante).

Dans cette vie de l’esprit, Paul Farellier traque l’absolu à travers « de grandes vérités obscures/ en pleine vigueur encore » (Une main si simple).

Pour « le flagellé d’instants » (Tes rives finir), le tourment de vivre rejoint le tourment d’écrire. Car l’absolu est à l’œuvre dans le projet poétique, par la volonté de se situer au plus près de l’insaisissable : « Cette imprononçable patrie/ Toute en lignes de fuite » (Lîle-cicatrice).

La dimension morale participe de ce haut désir : « Nos blessures, déjà, sont notre édifice » (L’intempérie douce). Sans se désunir, le poète s’avoue lucidement ses faiblesses et ses failles. Mais, comme un sage antique, il peut en venir à vivre comme vains le contentement et l’angoisse.

Alors, en possession de lui-même, tendu entre la vie quotidienne et cet absolu qui pourrait l’abolir, le poète s’avance, selon la méthode de l’ascèse, qui est une attention maintenue et recommencée : « prolonge plutôt la dernière étoile » (Dans la nuit passante).

Le chemin est périlleux : « une naissance à l’obscur/ convoitée en tremblant ». En effet, le poète remonte vers « l’amenuisement d’un centre aveugle » (Où la lumière s’abrège). Et c’est là que surgit la force de certaines formules ambiguës : « L’effacé d’aucun lieu », cela signifie-t-il « qui n’appartient à aucun lieu » ou « qui reste présent à tous les lieux » ?

Autrement dit, l’absolu ne cesse pas d’être cette réalité postulée comme nécessaire, objective, mais inaccessible : « chose d’aucun mot, jamais puisée,// par nulle pensée » (Dans la nuit passante). Le travail du poète sera donc de démêler l’écheveau humain et de l’orienter dans cette lumière qui recèle le plus haut sens. Mais rien ne serait possible sans une instance de rigueur et d’exigence : « Et vous êtes venue,/ Ma Sévérité » (L’intempérie douce).

L’absolu apparaît comme une sorte de porte étroite : « le poème où s’écrit/ la fenêtre noire » (Tes rives finir), mais aussi comme un guide permettant d’atteindre au bonheur le plus concrètement métaphysique : « toucher les heures,/ la soigneuse lumière » (Une odeur d’avant la neige).

*

L’œuvre de Paul Farellier, tendue vers son accomplissement, trouve sa cohérence dans une conviction : la poésie est amenée à dire la limite, l’infinitude et le passage. Elle permet de répondre à la question, éthique par excellence : « Qu’offriras-tu de ta vie ? » (Dans la nuit passante). Le poème progresse de saisie en saisie et donne sens ; il rythme la respiration de la découverte.

Mais le poète ne veut être dupe ni des mots, ni d’une illusion de savoir. Le doute s’avoue, l’humour affleure, la lucidité ne lâche pas prise : « à chaque jour/son plus vrai miroir » (Parlant bas sur ciel).

Sur cette fondation assurée naissent des questions : quelle limite à la liberté intérieure ? Dans quelle mesure l’espace s’efface-t-il devant l’être ? La poésie atteint-elle sa vraie profondeur à travers l’identité : « Maintenant/ visage fixé » (Parlant bas sur ciel), ou dans le désarroi ?

Des paradoxes apparaissent aussi, qui sont des trouées vers l’essentiel : le poème révèle la densité de l’existence, mais aussi la vanité de tout un pan de notre expérience ; ce n’est pas seulement la chose dite qui est importante, c’est tout ce qui en découle ; l’essentiel est dans l’imperceptible : « une étoile sourde qu’on distingue à peine » (À l’obscur et au vent) ; l’éphémère devient presque insoutenable sur le fond de la pensée de la mort ; la nuit est la substance nourricière du poème, que trop de lumière volatiliserait.

Un fil conducteur se fait jour : « Nos terres vraies sont cachées » (À l’obscur et au vent). Au détour d’un distique fermement frappé, Paul Farellier réaffirme le sens de sa quête : « qu’il ne demeure de corps ni d’âme,/ mais la seule parole d’avoir été » (Une odeur d’avant la neige).

Ce verbe, placé dans l’azur, ne peut être conquis qu’au prix d’une science de l’attente. La prégnance de l’absolu empêche la gratuité des mots et des images : « Peu de mots ;/ cette page est lente :// un recoin du temps ».

Mais le poète est toujours en marche : « Un seuil est là/ qu’il te faut déceler » (Parlant bas sur ciel).

©Gilles Lades

(Étude in revue Lieux d’être, n° 47, « Partir », hiver 2008/2009, suivie d’un choix de poèmes).

Bibliographie mise à jour :

L’Intempérie douce, Le Pont de l’Épée, 1984.

L’Île-cicatrice, suivi de L’invisible grandit, Le Pont de l’Épée, 1987.

Une main si simple, Le Pont sous l’eau, 1989.

Où la lumière s’abrège, La Bartavelle éditeur, 1993.

À l’obscur et au vent, L’Harmattan, 1996.

Dans la nuit passante, L’Arbre à paroles, 2000.

Tes rives finir, L’Arbre à paroles, 2004.

Parlant bas sur ciel, L’Arbre à paroles, 2004.

Vintages – Rétrospective 1968-2007, Librairie-Galerie Racine, 2008 (plaquette de poèmes choisis).

Une odeur d’avant la neige, L’Arbre à paroles, 2010.

L’Entretien devant la nuit – Poèmes 1968-2013, Les Hommes sans Épaules éditions, 2014 (intégrale des poèmes). Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres, 2015.


[1] Voir, à la fin de l’article, une bibliographie mise à jour.